Ruggero Schleicher-Tappeser est consultant de politiques des énergies basé à Berlin. Ayant débuté dans ce domaine en Suisse il y a près de 40 ans, passé tour à tour par le développement de réseaux industriels, la coopération européenne et la diplomatie, Ruggero coordonne à présent xGWp, un consortium franco-allemand-suisse pour la production de cellules, panneaux et systèmes photovoltaïques de nouvelle génération à grande échelle pour entamer la relance de l’industrie photovoltaïque en Europe.

Dans le domaine de l’énergie, on parle en France de « consom’acteur« , aux Etats-Unis plutôt de « prosumer » : un consommateur qui devient producteur. Comment cela se manifestera-t-il concrètement dans la vie de tous les jours ?

Ce phénomène de consom’acteur est plutôt nouveau. C’est une conséquence du bouleversement du monde de l’énergie que nous voyons aujourd’hui. Même si le politique soutient ces évolutions, on ne perçoit pas toujours l’importance de la technologie des semi-conducteurs, qui a déjà bouleversé d’autres domaines :

  • les cellules photovoltaïques, qui permettent de produire du courant sans parties mouvantes et sans carburant dans des petites unités à des coûts très intéressants (mais pas pendant la nuit !)
  • l’électronique de puissance, qui permet de transformer et de contrôler la qualité du courant dans une mesure encore impensable il y a quelques années. L’intégration des EnR dans des systèmes publics et privés devient plus flexible, l’essor de l’énergie éolienne n’aurait pas été possible sans cela.
  • les nouveaux moyens de communication, de contrôle et de mesure qui donnent la possibilité de régler de manière plus intelligente l’échange dans les réseaux et la consommation pour l’adapter à la production. Cela pourra aussi donner lieu à des combinaisons : avec les nouveaux moyens de stockage, entre électricité et chaleur.

C’est pourquoi de nouveaux acteurs entrent en jeu dans ce domaine traditionnellement dominé par les grandes centrales et les grandes compagnies électriques. Cela diffère selon les pays : en Allemagne plus de 90% de l’électricité renouvelable est produite par des acteurs nouveaux, sachant que les EnR représentent 25% de l’électricité produite au total. Le paysage de la concurrence évolue, et cela va très vite ! Le rythme d’innovation dans les EnR est 5 à 10 fois plus rapide que dans les technologies traditionnelles de l’énergie. Je le vois sur le terrain, les coûts baissent avec une vitesse inouïe. Les consommateurs commencent à produire par eux-mêmes, mais pour eux il reste intéressant d’être raccordés au système public. Comment cela se fera, ce n’est pas encore clair, cela dépendra des réactions des fournisseurs d’énergie face aux modes de production et consommation des individus et surtout des PMI-PME.

Pouvez-vous nous parler d’initiatives qui réussissent à faire évoluer les mentalités des consommateurs d’énergie ?

La situation diffère selon les pays. Par exemple au Danemark, depuis vingt ans on a fortement développé le chauffage de proximité dans des structures coopératives, Maintenant on commence à les combiner avec les excédents de la production d’électricité éolienne, elle-aussi organisée dans des structures plutôt petites. Ce système oblige à porter une grande attention aux niveaux de consommation, et favorise d’ailleurs localement l’essor du smart grid. En Allemagne, le réglage de la consommation n’est pas très évolué jusqu’à maintenant faute de tarif attractif. Il y a en revanche plus d’un million d’installations photovoltaïques privées dont l’intégration intelligente dans le système d’énergie du bâtiment devient de plus en plus intéressante. Aux Etats-Unis, traditionnellement les réseaux sont plus faibles qu’en Europe. Aujourd’hui, l’industrie développe des micro-grids complètement indépendants qui disposent de plusieurs sources d’énergie. En Australie, dans quelques régions il y a une percée énorme du photovoltaïque individuel, et de nombreux d’individus se détachent du réseau public. Cela pose la question : dans quelle mesure le réseau public peut-il offrir des solutions intéressantes d’intégration ?

Quelle sera la place des smart grids dans un système énergétique constitué de prosumers ?

La manière dont le smart grid sera organisé aura un impact décisif. Se déconnecter du réseau, ce n’est pas le système le plus intelligent ! En effet le système public permet d’équilibrer la consommation et la production, historiquement au niveau de la centrale, et bientôt à tous les niveaux grâce à des technologies plus intelligentes. Il y a une confusion dans le débat car les conceptions sont différentes, même dans les discussions sur les normes européennes. Et du côté de l’industrie informatique il y a la tentation de vendre des systèmes trop chers de mon point de vue. Attention à l’ « overkill » informatique ! Le système public est aujourd’hui en concurrence avec la production privée. N’entrons pas dans un système de réseau trop lourd et trop complexe duquel résulterait des coûts trop élevés pour le consommateur final, qui finirait par se déconnecter. Il faut voir que les ménages ne sont pas les consom’acteurs les plus intéressants : c’est dans le commerce, dans les PME et même dans l’industrie qu’il y a un potentiel énorme de production d’électricité décentralisée et de réglage de la consommation. Le compteur intelligent pour chaque ménage n’est pas la mesure la plus urgente. La capacité des réseaux d’absorber une grande quantité d’électricité fluctuante provenant d’installations solaires et éoliennes peut en effet être augmentée efficacement avec des moyens beaucoup plus simples que ceux qu’on discute depuis quelques années.

Quelles sont les autres révolutions énergétiques que vous observez, qui suscitent votre enthousiasme ?

Les révolutions énergétiques sont toutes liées entre elles. Les structures légales et organisationnelles présentes ont été développées pour les vieilles technologies centralistes. Il faut les adapter. Au lieu de systèmes complexes et coûteux de contrôle technique centralisé, le réglage pourrait être fait d’avantage à travers des prix variables, qui déclenchent des réactions dans les systèmes de contrôle du coté privé. On devrait évoluer vers des prix qui dépendent de la puissance plutôt que du nombre de kWh, car ce qui coûte ce sont de plus en plus les infrastructures qui n’ont presque plus de coûts variables. Autre révolution énergétique : le stockage. On entrevoit que les prix du stockage de l’électricité vont baisser considérablement. Ces nouvelles technologies vont entraîner des bouleversements dans l’organisation du système énergétique. Mais transformer structures et comportements, c’est plus long, et cela engendre des conflits. Gérer la transformation ne sera pas facile dans les années à venir, car il y a des intérêts très forts et les capitaux investis sont massifs. La solution n’est pas toute simple ! Tout le système commercial, politique, technologique, se transforme tout d’un coup après 200 ans. Les acteurs traditionnels doivent s’adapter à ces nouvelles opportunités. Soyons attentif à ne pas déséquilibrer notre système énergétique européen qui a été stable, fiable et déterminant pour notre industrie.