Olivier Hersent est président d’Actility, une start-up spécialisée dans les réseaux intelligents qui développe des outils de pilotage à distance des appareils électriques permettant de mieux mesurer, prévoir et contrôler la consommation chez les industriels. Les équipes d’Actility se sont illustrées il y a 15 ans en introduisant la VOIP en Europe.

Peut-on parler d’une Révolution de l’énergie ?

Oui, très clairement ! Cette révolution arrive pour complètement modifier le paysage de l’énergie. Elle est amenée par deux modifications majeures.
Dans un premier temps, il y a la croissance des énergies renouvelables, attendue par un grand nombre. Elles ont des spécificités en termes de gestion du réseau, puisqu’elles forcent à une planification très court-terme, et peuvent créer des surprises à 5 minutes près.
Par opposition, les méthodes de production actuelles permettent une grande précision dans les prévisions mais sont centralisées. Ce point va être une difficulté à laquelle le gestionnaire de réseau va devoir faire face.
Ensuite, les consommateurs deviennent « intelligents ». Ils obtiennent le pouvoir de faire le meilleur comme le pire. Ils ont bien sûr la possibilité d’être des acteurs vertueux du monde de l’énergie en s’interconnecter grâce aux smart grids ou à l’inverse, ils peuvent se coordonner entre eux et profiter de l’informatique et des de l’internet des choses pour tout mettre en marche en même temps et porter atteinte au réseau.
Mais internet arrive dans l’énergie et bien géré cela sera un atout fantastique.

On parle beaucoup de transition énergétique ? A votre avis, est-ce le bon mot ?

Oui je pense que « transition » est le mot qui convient. En intégrant la composante « énergies renouvelables » dans notre mix énergétique, on se dirige vers un modèle assez différent, moins carboné. De plus, je crois qu’on en utilisera une part bien plus large que les 20% envisagés. Et probablement plus tôt qu’on ne les a annoncés. Voilà pour la partie environnementale.
D’un point de vue technique aussi, il s’agit d’une transition : un réseau muni de smart grids est tout à fait apte à encaisser les grandes variations liées aux productions intermittentes de ces énergies vertes, ce qui nous pose problème aujourd’hui. A l’instar de l’Allemagne et de ses efforts marqués dans le sens d’un mix énergétique qui intègre ces énergies propres, la France pourra bientôt compter plus largement sur le solaire ou même l’éolien offshore !

Le gouvernent prépare-t-il bien la France aux mutations à venir de l’énergie ?

Je crains que notre démarche soit trop franco-française. La France a été relativement absente de plusieurs grands débats essentiels et stratégiques. Les débats pour le compteur intelligent Linky se sont fait pour la plupart entre les quelques acteurs majeurs et les ministères sans s’ouvrir à une consultation large des acteurs plus modestes, dont les petites PME ou même à l’international.
A côté de ça, la RT 2012 est arrivée en contretemps parfait.
C’est dommage, il n’y a pas d’impulsion qui permettrait qu’il se passe réellement des choses.
Pour le reste, il me semble que la communication avec les gens n’est que de la cosmétique. Les citoyens ont pu participer et donner leur avis et c’est très bien. Mais les acteurs qui avaient un avis à donner n’ont jamais été consultés.

Que pensez-vous des thèses de Jeremy Rifkin sur l’internet de l’énergie et quels sont les atouts principaux de cette nouvelle approche décentralisée ?

Les smart grids sont une réalité. Les consommateurs vont pouvoir participer et aider le réseau autant qu’ils s’aideront eux-mêmes : profiter des pics et accepter l’effacement quand c’est opportun pour le bien de tous. C’est une situation win-win.
La gestion au plus près des consommateurs sera un peu plus difficile à mettre en œuvre et j’ai du mal à envisager pour l’instant que chacun devienne producteur et revendeur d’énergie. Mais si c’est dans ce sens-là qu’on doit aller et que c’est subventionné (ex. panneaux solaires) alors pourquoi pas. Les consommateurs sont intelligents et cela pourrait bien fonctionner.
Malgré tout, je pense que le dispatching de l’énergie à cette échelle reste un challenge, même pour la France, qui jouit pourtant d’un réseau d’une très grande qualité. La coordination d’un tel maillage est complexe ! Toutefois, l’Allemagne a réussi à automatiser le dispatching et la France devrait pouvoir le faire aussi. C’est une étape importante, un sujet central.
Pour ce qui est des atouts d’un approche plus décentralisée, j’en compte au moins deux.
Le premier avantage, c’est qu’elle nous permet d’aller bien plus loin dans la pénétration de l’énergie renouvelable. On casse le plafond pour aller plus haut et c’est très enthousiasmant. Cela permettrait un mix énergétique beaucoup plus vert qu’aujourd’hui.
Ensuite, il s’agit d’un avantage économique évident. On pourrait se retrouver in fine avec un système bien moins couteux, moins lourd.
Mais pour y arriver, il faut se fixer de grands objectifs. D’autres pays avancent beaucoup plus vite que nous.