Michel Derdevet est Membre du Directoire d’ERDF (Électricité Réseau Distribution France), dont il est le Secrétaire Général, et essayiste spécialisé sur le sujet de l’énergie. Il publie régulièrement dans la presse française et intervient lors de conférences internationales pour porter une vision résolument européenne du secteur de l’énergie. Michel Derdevet enseigne également à l’IEP de Paris et au Collège d’Europe de Bruges.
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Certains scénarios envisagent que d’ici 2050, un tiers des consommateurs d’énergie n’auront plus besoin d’être reliés au réseau. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?

Il y a une part de mythe. Paul Veyne, le célèbre auteur sur l’Antiquité, parle du mythe du domaine Romain : celui où chacun aurait son potager et ses réserves forestières, permettant de vivre en complète autarcie. Aujourd’hui, on lit cette même idée dans les représentations sociales, politiques et culturelles de l’énergie autour des notions d’autonomie et d’autoconsommation.

Oui, il y aura de plus en plus de production locale et décentralisée. Oui, les citoyens et collectivités voudront de plus en plus être acteurs. C’est le sens de l’histoire. Mais doit-on en déduire qu’il n’y aura plus besoin d’infrastructures ? Je ne suis pas ce raisonnement. L’addition d’approches autocentrées ne participe pas à quelque chose de cohérent, solidaire et mutualisé. Et cela pose la question de l’autonomie du territoire. Faut-il des territoires inégaux entre eux ? L’approche française, c’est le système péréqué, fondement de la cohésion territoriale et sociale.

Les réseaux ont été construits il y a un siècle non pas par rêve d’ingénieur mais pour les optimums économiques de transport d’électricité loin du lieu de production, justement dans un souci de gain collectif. Les EnR vont être de plus en plus présentes dans les parcs de production – le projet de loi de transition énergétique prévoit de porter leur production à 32% de notre consommation énergétique finale en 2030-, mais le problème de l’intermittence se posera toujours et il faudra les rendre solidaires au niveau régional et européen. C’est notamment l’enjeu de Linky.

Smart grid et autonomie : est-ce contradictoire ?

Au contraire ! Plus la production d’énergie sera diffuse, plus il faudra d’efficacité. Le réseau est un moyen formidable pour que les consommateurs consomment mieux et moins. Le réseau, ce ne sont pas que des câbles et des pylônes. C’est aussi un réseau intelligent de données, de flexibilité, d’adaptation, d’évolution du système énergétique.

En France, 95% des EnR passent par le réseau de distribution d’électricité, via les 1,3 million kilomètres de lignes à rendre smart : c’est le vecteur premier de la transition énergétique. Nous préparons le mariage entre le réseau et le numérique : demain, les enjeux de flexibilité et de connexion numérique passeront donc par le réseau de distribution d’électricité.

Selon vos observations, que faut-il faire pour encourager des comportements plus économes en énergie ?

Une étape fondamentale est le déploiement du compteur communicant Linky. D’ici à fin 2021, 35 millions de compteurs seront déployés. C’est le plus grand programme mondial de déploiement de compteur communicant. Les citoyens pourront accéder à un portail en ligne pour suivre et comparer leur consommation dans le temps. Une meilleure connaissance de son profil de consommation : c’est la première pierre.

De plus, grâce à Linky on pourra changer de puissance souscrite presque instantanément. Les factures seront basées sur la consommation réelle, il sera possible de piloter à distance les appareils de la maison, et participer à des offres d’effacement pilotées par des acteurs du marché.

Par ailleurs, ERDF a mis en place 18 démonstrateurs sur le territoire pour préparer le réseau électrique de demain, maîtriser la consommation et intégrer les EnR. Parmi ceux-là, notons trois projets : Watt& Moi, Greenlys, NiceGrid.

Quels sont pour vous les composants de la révolution énergétique ?

Les réseaux ont déjà intégré pas mal d’intelligence. Les conditions de gestion et d’exploitation des réseaux vont évoluer vers un système plus dynamique. Il y aura plus de variabilité dans la production et dans la consommation notamment avec les nouveaux usages (mobilité, effacement). Le réseau est l’élément cardinal, le chef d’orchestre.

Cela positionne ERDF comme un enabler : ERDF se conçoit comme un facilitateur de marché dans la transition énergétique. L’idée n’est pas de préserver sa chasse gardée, mais de faciliter l’action des autres acteurs de l’énergie. D’où le rôle central du réseau. Le réseau de distribution est au cœur de la transition énergétique, il est le lieu physique de cette transition.