Une cité n’a d’âme que celle qu’on lui prête. Les institutions lui donnent un corps légal, les hommes la transforment parfois en déesse et lui font offrande: cadenas du pont des arts, ou pièces de la fontaine de Trevi. Mais une ville peut-elle constituer une entité tangible ? Avec des voies radicalement différentes, deux projets urbains tendent vers ce même idéal :

Celle de la création ex-nihilo, avec le colossal projet du district d’affaires de Songdo en Corée du Sud, fruit d’une joint-venture de 35 milliards de dollars entre les spécialistes de l’immobilier américains de Gale International et les magnats coréens de l’acier de Posco.

Celle de la transformation ensuite, avec l’exemple de la ville de Bordeaux. Des acteurs publics et privés s’y organisent autour de plusieurs chantiers et d’un riche tissu de PME faisant la part belle aux technologies digitales et vertes.

Songdo Business District : Une âme smart dans un corps sans mesure

Comme les hommes, les cités ont elles aussi leur cycle de vie; Songdo se distingue par un mode innovant de traitement des déchets. Pas de camions, les détritus sont aspirés par tuyaux : triés, désodorisés, recyclés et finalement convertis en énergie pour une partie d’entre eux. Les eaux usées sont filtrées dans les canalisations ; l’eau potable est conservée, le reliquat dépollué localement.

Après le ventre, les neurones : la ville est peuplée de capteurs et réseaux sans fil. Chauffage et climatisation sont gérés en fonction du climat, transports selon l’affluence. L’éclairage se fait grâce à des LED contrôlées à distance. Un réseau de vidéo conférence global, “TelePresence”, permettra d’après Wim Elfrink de Cisco Systems “de parler à son voisin, réserver une table au restaurant ou encore d’étudier à l’école internationale de Songdo.”

Pour Stan Gale, CEO de Gale International, elle est “une plateforme commerciale et résidentielle dans un environnement agréable et chaleureux, permettant de se projeter vers la Chine”.

L’hypothèse universitaire est aussi envisagée avec le développement de quatre facultés dont l’Université de Stony Brook, New York. Finalement, l’occupation de Songdo reste aujourd’hui essentiellement le fait de particuliers, qui octroient au géant son premier souffle vital.

Bordeaux, quand la belle endormie rêve aux énergies propres

La capitale de Gironde est une cité de charme et d’histoire, elle conjugue pourtant son patrimoine avec un vibrant potentiel smart. Trois signes de cette mue :

  • Une nouvelle cité municipale à énergie positive, entre la ville historique et le quartier moderne du Mériadec. Paul Andreu, l’architecte du projet, parle “d’établir une soudure”, tout en “laissant vivant le Bordeaux que l’on connaît”. Un bâtiment qui récupère à la fois les énergies de l’air, de l’eau, du soleil et du sol.
  • L’Aquitaine, première région du photovoltaïque en France : les 7000 places de parking du parc des expositions de Bordeaux ont été récemment couvertes de panneaux, 78000 m² au total.
  • Plus impressionnant encore, le projet de centrales solaires de Cestas ambitionne une capacité totale installée de 300 MW, sans équivalent en Europe.

Du côté des start-ups bordelaises :

SUNNA propose des lampes solaires, couples panneaux/batteries, avec suivi digital du fonctionnement. Fruit du travail du Lauréat du prix MIT Review de l’entrepreneur solidaire, Thomas Samuel, leur utilisation possible en l’absence d’un réseau électrique fiable permet des applications dans les pays en développement. A Soweto et au Nigeria, les lampadaires Sunna permettent déjà à une nouvelle génération de sortir de chez eux à la tombée de la nuit ou de faire classe avant les grosses chaleurs de la journée.

HACE, Hydro Air Concept Expérimental, fondée par Jean Luc Stanek, mise sur la force de la houle. Leur appareil, vaste étoile de mer, fonctionnera en captant les oscillations des colonnes d’eau : la puissance des vagues comprime de l’air qui à son tour actionne un moteur. « Nous avons établi des contacts dans différents pays, en Afrique, à Madagascar et aux Seychelles notamment auprès de responsables d’îles-hôtels » indique Jean-Luc Stanek. Là encore, développer l’autonomie énergétique en exploitant des ressources renouvelables localement disponibles.

Laisser une ville vivante, en faire naître une seconde ; dans ce siècle qui se présente déjà comme celui des cités, les technologies digitales et les énergies renouvelables annoncent au moins l’éveil d’une conscience, la nôtre. Et peut-être un jour, si les pierres pensent réellement, les fontaines salueront-elles l’obole du passant ?